Libre de droit

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Consigne Libre de droit

Message  Cassy le Mer 25 Fév - 19:47

J'entendais le bruit des vagues qui venaient se fracasser contre le phare. J'étais là, tout en haut de cette tour imprenable qui ne pliait ni ne tremblait face à la colère d'un océan déchaîné. Le spectacle était grandiose et j'étais seul pour l'admirer, je l'avais voulu ainsi.

Pour que l'événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter. Et lui racontait si bien ! Chacun de ses mots entraînait son lecteur dans des aventures tumultueuses et dont j’étais le héros.

Nous étions un vieux couple, lui était assis des heures durant devant sa machine à écrire, le cheveu mal coiffé et la tenue négligée. Rien ne comptait plus pour lui que la page d'après, la fin de l'histoire, puis le livre suivant. Moi j'étais celui qui vivait ses aventures par procuration, le héros malgré lui, le beau gosse de l'histoire, tantôt agent secret, tantôt chef de guerre.

J'étais né de sa plume et sous cette même plume j'avais vécu mille aventures. J'avais ainsi franchi tous les possibles, jusqu'à ce que les pages de ses livres ne deviennent un décor trop étroit.

Je ne saurais vous dire  combien de pays j'ai visité, combien de femmes j'ai aimé, combien de langues j'ai parlé. Parmi toutes ces vies quelqu’une m'ont donné envie de rendre mon tablier, de poser les valises.
Sauter en parachute, désactiver une bombe, devenir président de la République ou gagner des millions, rien de tout ça ne m'épanouissait.

Ce que j'aimais, c'est lorsque mon hôte m'offrait une vie simple, comme dans cette histoire où j'étais devenu, par la magie de sa plume, berger dans un petit coin des Pyrénées. Je passais mes journées sur les alpages, surveillant mon troupeau, accompagné de mon chien Balto. Une vie rude et saine qui convenait parfaitement à mon caractère profond.

Et cet autre livre où j'échouais sur une  île déserte, après le naufrage de mon voilier. J'appris pendant plus d'une année à survivre. J'aurais pu devenir fou, me laisser mourir ou me faire dévorer par les fourmis rouges, mais mon ami fit en sorte que mon aventure soit magnifique, si bien que lorsqu'il tapa le mot FIN, je pleurai de devoir repartir vers un autre horizon.

Durant toutes les années de notre collaboration, est-ce moi qui guidais sa plume, allant où le vent m´emportait, bercé par des rêves inaccessibles. Ou bien est-ce lui qui m'entraînait au-delà de cet appartement étroit et sale, par-delà les frontières, vers un impossible ailleurs?

Nous vécûmes ensemble le meilleur avant de glisser lentement vers le pire, l’auteur sombrant dans la démence, son héros dans la déprime.

Un jour il oublia sa plume et je dus attendre des jours qu'il l'a retrouva, coincé dans une histoire banale qui ne me convenait pas. Un autre jour je finis à la poubelle, avec le manuscrit inachevé, je crus ma dernière heure arrivée. Mais il revenait toujours vers moi, dans ses brèves périodes de lucidité.

Jusqu'au jour où il perdit tous ses mots. Il finit par se ratatiner sur un lit de douleur et à mesure que son souffle s'éteignait doucement, le mien perdait son sens.

Je brisai  alors mes chaînes et m'enfuis par la fenêtre. Porté par le vent des grandes marées, je me laissai aller jusqu'à ce récif perdu à la pointe de la Bretagne.

La mer s'agitait tout autour de moi. Me poussant jusqu'à l'entrée du phare. La porte n'était pas verrouillée, j'entrai le cœur battant à tout rompre. Je jetai un dernier regard derrière moi, conscient que j'y laissais un passé révolu, sous la plume d'un auteur déchu que l'oubli engloutissait.
Le spectacle de cet océan tumultueux me subjuguait. Les vagues venaient mourir à mes pieds dans un nuage d'écume. Le bruit assourdissant de cette nature rugissante finit par m’emporter dans un tourbillon d’émotions où le rire se mêlait aux larmes.

Je refermai la porte, serein, conscient que j'étais à présent seul maître à bord.  La solitude ne me faisait pas peur, bien au contraire. Je lui tendais les bras. J'étais enfin arrivé.
J'avais trouvé ma maison. Me restait plus qu'à y laisser s'écouler ma véritable  histoire, libre de tout droit.
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Message  catsoniou le Mer 25 Fév - 21:41

Charmante histoire inattendue qui se lit d'un trait tant est grande l'impatience de ce héros de papier aux formes multiples. Echouer à la mort de son créateur dans ce phare tourmenté par les flots est une fin bien romantique ... Prosterne
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Message  Escandélia le Jeu 26 Fév - 9:46

J'ai d'abord été Sartre lui même en lisant le début de ton texte, puis le déroulement de l'histoire m'a conduit dans la peau de Defoé pour finir dans celle de Balto et je dois te dire que c'est celle que j'ai préférée. Peut être que si je n'avais pas été moi et non plus une vache, j'aurais pu être lui ? Histoire très intéressante et très belle aussi.
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Message  AlainX le Jeu 26 Fév - 11:16

À mesure que je te lisais me venait l'esprit tous ces héros de romans disparus, parce que leur auteur n'est plus. Alors bien sûr il reste ce qu'ils ont écrit mais il n'y aura plus de nouvelles aventures....
A moins que l'un d'entre-eux, comme ton personnage, ne se mettent à vivre par lui-même...

À moins que nous ne soyons tous des personnages fictifs, persuadés que nous avons une vie réelle, Mais va savoir, Peut-être que chacun de nous est simplement le personnage de fiction d'un extraterrestre…

Qui serai-je donc dans une autre vie inventée "d'ailleurs" ?
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Message  Amanda. le Jeu 26 Fév - 12:31

Absolument remarquable que cette fiction devienne réalité ou est-ce l'inverse ?
Ton texte me tient en haleine jusqu'à la fin inattendue...
Tu cartonnes
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Message  Invité le Jeu 26 Fév - 13:28

J'ai d'abord pensé que le "père" de ce héros aux vies multiples et tellement différentes était le gardien du phare écrivant pendant ses heures de solitude. 
J'ai aimé, entre autre : "le jour où il perdit ses mots". C'est en même temps poétique et réaliste. 
Belle histoire Cassy que celle d'un écrivain et des personnages illusoires naissant de sa plume soudain défaillante et aussi...libératrice.

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Message  July_C le Jeu 26 Fév - 20:59

Le rapport du personnage avec son auteur... Voilà un angle de vue bien pensé.
Comment donner une existence à un personnage que de lui faire parler de lui et de toutes les péripéties que lui a offertes et/ou imposées son auteur.

J'aime beaucoup cette idée d'émancipation du personnage :-) :-)


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Message  Nerwen le Sam 28 Fév - 22:26

Prosterne  C'est une idée très originale que de mettre en scène un héros qui, libéré des phantasmes son créateur , se choisit un phare comme  refuge. Un univers clos dont à n'en pas douter il s'échappera pour vivre sa propre aventure...
Même Balto est de la partie Smile
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Message  tobermory le Mar 3 Mar - 22:15

Le thème des rapports entre  l’auteur et ses personnages me fascine et je l’ai moi-même traité plusieurs fois (cf jeu 330) ; Ici, ce qui me plait, c’est que le personnage finit par échapper aux livres et conquérir sa liberté. Et les divers aspects des rapports entre le personnage et l’auteur sont bien analysés.

Le phare n’est présent qu’au début et à la fin, mais il joue un rôle important puisqu’il correspond à la nouvelle vie du personnage avide de solitude après avoir côtoyé tant de monde.

J’ai ressenti un certain flottement  en ce qui concerne la phrase imposée, qui est suivie de l’évocation d’aventures pas du tout banales, même si plus tard le personnage parle de son expérience de berger, vie beaucoup plus « banale » celle-là.

Dernier mots (et donc titre aussi) : génial.
,
Moi j'étais celui qui vivait ses aventures par procuration : lequel des deux vit les aventures de l’autre par procuration ? J’ai pris ça comme un subtil retournement de l’expression.

Une faute d’inattention :
je dus attendre des jours qu'il l'a retrouva

@AlainX : j’aime beaucoup ta remarque très borgèsienne : Peut-être que chacun de nous est simplement le personnage de fiction d'un extraterrestre…
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