Chutes

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Consigne Chutes

Message  tobermory le Dim 1 Mar - 10:50

J’ai tout pour être heureux. J’ai l’argent, j’ai épousé Eliane et j’ai la maison qu’Eliane aime tant, avec vue sur la mer, vue sur le phare, tellement romantique. Il parait Que pour que l'événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter. Mais moi, je ne suis pas écrivain, jamais je n’aurais raconté mon histoire, même pas sur ce cahier que j’enferme ensuite dans mon tiroir,  s’il n’y avait pas eu le  dérapage qui a fait de moi un assassin. Oh je n’ai pas poussé l’oncle André du haut du phare, ni dans l’escalier en colimaçon. J’ai juste laissé faire la nature. Après tout, il trichait; avec son problème de cœur, jamais il n’aurait dû rester gardien de phare. J’ai peut-être évité une catastrophe, sauvé des vies en laissant la sienne suivre son cours. N’empêche que ce phare, il me sort par les yeux, la maison aussi. Quant à Eliane, elle est partie. Tant mieux, elle ne me supportait plus et je le lui rendais bien.

L’oncle André, il ne vivait que pour  son phare. Une histoire d’amour qui durait depuis plus de trente ans. Quand j’étais gamin, il m’y avait emmené plusieurs fois. Ses explications sur les lampes et les lentilles ne m’intéressaient guère, mais cette tour sur son rocher enflammait mon imagination. J’étais tour à tour pirate se balançant sur la hune, astronaute dans sa fusée, seigneur en son donjon. L’oncle André pensait m’avoir communiqué sa passion et qu’un jour je lui succéderais comme gardien. Une fois ado, je pensais à autre chose qu’aux jeux puérils dans le phare. Je gardais quand même le contact de loin en loin avec l’oncle André parce qu’’il se montrait généreux avec moi, me donnant de l’argent de poche, me payant une fois un vélo, une autre des chaussures de marque. Il était resté célibataire et ne dépensait presque rien pour lui si bien qu’il passait pour avoir  accumulé un petit magot. On disait en plaisantant que le phare lui servait de coffre fort, mais pas si bête, bien sûr, il avait placé ses économies. Il y avait aussi cette somptueuse villa qu’il avait fait construire sur la colline dominant le phare, un vrai petit château. On disait aussi que  sûrement il ferait de moi son héritier.

J’ai rencontré Eliane l’an dernier dans une boite et je suis tout de suite tombé amoureux d’elle. Histoire de me mettre en valeur je lui ai parlé de l’oncle et je l’ai emmenée voir la maison. Elle était subjuguée. Elle s’exclamait « comme ça doit être romantique de vivre ici ! » Mais son romantisme a vite dérivé vers des propos plus terre-à-terre : "Dis-donc, il a l’ air de t’avoir à la bonne, ton oncle. Si tu te débrouilles bien, tu seras riche ! En tous cas c’est sûr que jamais je n’épouserais un sans-le-sou."

Et à ce moment là, naviguant entre petits boulots et chômage, je correspondais tout à fait à cette définition. Poussé par Eliane, je me remis à fréquenter assidument l’oncle André, m’efforçant de montrer de l’intérêt pour son travail. Il était ravi : « dans quelques mois, je vais devoir prendre ma retraite ; d’ici là, tu as encore le temps de suivre la formation de gardien, tu pourras me remplacer, ce sera formidable, en regardant le phare de ma fenêtre, j’aurais l’impression d’être avec toi. » Il m’a proposé de passer une dizaine de jours avec lui dans le phare pour être sûr que j’étais capable de tenir le coup. Ça ne m’emballait pas, mais je ne pouvais pas refuser. Il m’a tout montré et expliqué de A à Z. Il m’a fait refaire tous les gestes, s’énervant quand je me trompais. Qu’est-ce qu’il était maniaque ! Je bouillais intérieurement, je commençais à le détester. Malgré tout je jouais le benêt obéissant, en admiration devant l’expérience de l’ancien. Dans un moment de bonne humeur, il m’a révélé qu’il m’avait couché sur son testament, seul héritier. Voilà qui allait m’aider à supporter le reste du séjour. Quand il me gonflait trop, je pensais au magot, à la maison, à Liliane. Il m’a confié autre chose aussi : il était cardiaque, il avait fait des malaises plusieurs fois. Il en avait parlé au toubib du village, un vieil ami, qui lui avait donné des cachets de la main à la main, sans passer par la pharmacie. Il ne fallait surtout pas que ça se sache, sinon il se faisait virer.

En fantasmant sur ma vie avec l’héritage, j’ai réalisé que ça ne serait pas pour tout de suite. Avec son traitement, l’oncle pouvait encore vivre des années. Eliane me laisserait vite tomber. Et puis si l’oncle voyait que je ne m’orientais pas sérieusement vers la profession de gardien de phare, chose dont je n’avais aucune envie, il reviendrait sur son testament. J’étais coincé. Je le maudissais intérieurement. Ce n’était qu’un vieil égoïste. Il n’y avait que son phare qui comptait ; il voulait faire de moi son double, par qui il continuerait à vivre sa passion par procuration. Au fond, la sécurité des marins, il s’en fichait puisqu’il les mettait à la merci d’une défaillance cardiaque. Il était urgent qu’il parte, ce serait mieux pour tout le monde.

Et voilà comment j’en suis arrivé à subtiliser la boite de cachets dans la poche de l’oncle. Je l’ai balancée à la mer pour ne pas risquer de changer d’avis. A partir de là, je ne fis même plus semblant d’écouter le vieux ; il recommença à s’énerver, piqua une colère, devint tout blanc, chercha ses cachets…

Le toubib accorda le permis d’inhumer sans difficulté. Il connaissait le problème de son ami, il s’était montré trop complaisant et ne tenait pas à ce que ça se sache. Il nota « malaise cardiaque imprévisible ».
L’enquête de gendarmerie fut réduite au minimum. Quelques mois plus tard, je touchai l’héritage. J’étais riche, j’épousai Eliane et nous nous installâmes dans la villa « tellement romantique », avec sa vue imprenable sur la mer, sur le phare.

Le phare qui attire mon regard et mes pensées comme un aimant. Le jour il se dresse comme un index solennel et j’entends une voix psalmodier « Tu ne tueras point », « Bien mal acquis ne profite jamais» et autres sentences accusatrices. La voix de l’oncle. La nuit le phare me gifle de ses flashs. J’ai beau fermer les volets, les lueurs d’insinuent par les interstices et dansent avec des phosphorescences de feux follets dans un cimetière, des lueurs qui prennent le visage de l’oncle, une figure grimaçante qui me poursuit, qui ne me lâchera plus.
Je suis seul ici à présent. Le romantisme d’Eliane n’a pas tenu longtemps face au paysage désolé et à mon humeur massacrante. Elle est partie, mais on peut lui faire confiance pour réclamer sa part dans le cadre d’un divorce.

La tempête fait rage. Des vagues énormes assaillent le phare, le fouettent le frappent. si elles pouvaient le déraciner, le réduire en miettes. Fini le phare et avec lui le souvenir de l’oncle André ! Ah, il oscille sur sa base, il va s’écrouler ! Malgré les torrents de pluies et la furie du vent, je sors et je crie, comme si mes hurlements pouvaient aider la tempête luttant contre le phare. Il cède, il s’abat et… fendant l’air, il se précipite sur moi…

La tempête calmée, on trouva le corps de Joël X, le neveu de l’ancien gardien de phare, tué par la chute d’un arbre qui s'était abattu juste devant sa maison.
avatar
tobermory
Kaléïd'habitué

Masculin Humeur : Changeante

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  Nerwen le Dim 1 Mar - 11:48

Magistrale cette nouvelle ! Quel talent
Avec le cheminement intérieur de ton héros, nous passons de la magie de l'enfance à la montée de la convoitise qui mène au meurte (même indirect) et pour finir à la folie. Que de tempêtes dans cette destinée !
avatar
Nerwen
Modératrice consignes A

Féminin Humeur : Légère

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  Admin le Dim 1 Mar - 12:41

Je n'ai pas l'enthousiasme  de Nerwen et je m'en excuse car ton texte est très  bien écrit.
Je ne saurais dire pourquoi. J'ai l,impression que j'étais frustrée car j'attendais l'image du phare sous la tempête, et elle est arrivée à la toute fin.
Peut être aussi parce que dans ton histoire le phare est secondaire et le magot de l'oncle prend toute la place.
Peut être parce que j'ai une idée trop romantique des phares et que tu ne le ménages pas sur la fin Wink

Néanmoins c'est un excellent texte, comme tu sais les écrire clap

_________________
Bonjour Invité, je suis heureuse de te compter parmi les Kaléïdoplumiens  flower

Admi...ratrice de vos mots!
avatar
Admin
Admin

Féminin Humeur : Concentrée

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  July_C le Dim 1 Mar - 19:26

C'est vrai que la tempête et le phare ne sont pas au centre de ce texte mais en même temps, le phare y est très présent.
J'ai vraiment aimé ton texte. Le profil de ton personnage est plausible. Par peur de perdre son amour, il se laisse un peu manipuler... pour au final, qu'elle le quitte car il se morfond dans la culpabilité. Les mauvais choix qu'on peut prendre dans la vie !!

Une phrase de ma mère qui dit tout le temps "ne parle jamais de ton héritage à ton conjoint, car cela ne le concerne pas, il pourrait te faire prendre des décisions que tu ne prendrais pas." est venue résonner au creux de mon oreille.

Bref, j'adore comment tu dresses les profils de tes personnages en tout cas !

Bravo
avatar
July_C
Kaléïd'habitué

Féminin Humeur : Bonne

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  Invité le Lun 2 Mar - 16:15

Et bien voilà : il ne fallait pas écouter Eliane. Parce que, finalement, c'est à cause d'elle que tout dégénère. Mais les hommes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.  Plain
J'ai beaucoup aimé ton histoire Tober, écrite - Nerwen a raison - comme une nouvelle avec une vraie chute. Moi, je trouve que le phare est vraiment l'élément principal de ton texte puisque tout tourne autour...si je puis dire.

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  Amanda. le Lun 2 Mar - 17:57

Oui, je pense qu'au-delà du texte tu es passé à une nouvelle, une vraie histoire courte et pleine de rebondissements.
Même si comme Admin, je n'ai pas de sympathie pour ce personnage que tu t'es, j'en suis sûre, amusé follement à façonner, j'admire le talent avec lequel tu nous contes finalement une sordide histoire d'argent, de meurtre.
Ton personnage est infâme, on le déteste.

Je suppose que c'est l'effet recherché ? clap
avatar
Amanda.
Modératrice consignes A

Féminin Humeur : résolument drôle

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  July_C le Lun 2 Mar - 18:33

Pour ma part, je ne le déteste pas ce personnage Amanda. Au contraire, sa faiblesse et sa souffrance me touchent. Bon, si c'était mon conjoint, je ne le supporterai pas cela dit ! Mais néanmoins, il est rongé par une culpabilité, cela montre que malgré la monstruosité de son geste, la part de son humanité est toujours-là et sa conscience le travaille au moins.
Celui que je détesterai serait celui qui n'aurait aucun remord et vivrait sans culpabilité aucune. Lui, je le détesterai car même la prison n'y changerait sûrement rien.

avatar
July_C
Kaléïd'habitué

Féminin Humeur : Bonne

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: Chutes

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum