A. Suzanne sur le mur

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Consigne A. Suzanne sur le mur

Message  Myrte le Mer 1 Mar - 14:09

- Je l’ai reconnue tout de suite, regarde, Madeleine, c’est Suzanne ! Elle n’a pas changée, toujours aussi belle !

- Mon pauvre Marcel, tu m’as fait venir jusqu’ici alors que je tiens à peine sur mes guiboles juste pour me montrer un dessin sur un mur !

- Je te dis que c’est Suzanne ! Regarde bien, c’est son sourire !

- Oui, il y a un air, mais bon, Marcel, on doit aller acheter des oeufs au marché !

J’observais ce couple en buvant un café à la terrasse du café de la poste, sur la place du village.

S’appuyant sur sa canne, la vieille dame semblait bien ancrée dans le présent et dans ses préoccupations du moment. Lui, quittant des yeux à regret la fresque murale, avait le regard perdu au loin et triste.

Le serveur astiquant les tables voisines lança :

- Pauvre homme ! Il voit sa fille partout !

- Comment ça ? dis-je, curieuse.

Le garçon ne se fit pas prier pour me mettre dans le secret.

- Leur fille a disparu du jour au lendemain il y a 5 ans, ils ne l’ont plus jamais revue.

- Quel âge avait-elle ?

- Vingt ans je crois. Elle était étudiante et vivait encore chez eux. Un soir, elle n’est pas rentrée et ils n’ont plus eu de nouvelles. Ce jour-là elle avait oublié son téléphone dans sa chambre, impossible de la joindre. Pourtant, elle était allée à la fac comme d’habitude et sa journée s’était passée normalement.

- Je suppose qu’ils ont prévenu la police et qu’une enquête est en cours ?

- Bien sur, mais comme elle est majeure, la police, si elle la retrouve, peut dire si elle est en vie ou pas mais n’est pas tenue de donner d’autres renseignements. Pour l’instant,  ils n’ont pas retrouvé sa trace.

- Ce doit être terrible à vivre pour ces pauvres gens !

- Oui, surtout qu’ils sont âgés, ils l’avaient eu tard.

Avant de rentrer chez moi, je m’attardai devant la fresque murale. A l’angle de la rue de Picardie et de la rue du Forez, un couple, surgi des années cinquante, s’embrassait passionnément tandis que, sur l’autre mur, une femme, la main sur le poignet de l’homme, semblait vouloir l’arracher de cette étreinte. Dans une bulle au-dessus de sa tête, était écrit un mot, à moitié effacé par le temps, mais il me semblait lire « Reviens ! ».

Le lendemain, sur la même place, je vis le vieil homme s’arrêter à nouveau devant cette femme en robe rouge. Il resta un long moment silencieux puis repartit l’air désespéré. Et chaque jour, à la même heure, je le vis immobile devant ce trompe-l’oeil.

- Savez-vous qui a réalisé ce dessin sur le mur ? demandai-je au garçon.

- Je crois que ce sont les élèves de l’école d’art.

J’avais besoin d’éclaircir ce mystère, je me rendis à l’école d’art.

Devant le portail de l’entrée, un groupe de jeunes gens bavardait. Je leur demandai s’ils connaissaient l’auteur de la fresque. L’un des jeunes sortit du groupe et me répondit :

- Nous étions deux, pourquoi ?

Un des auteurs des dessins qui me préoccupaient était devant moi ! Je ne pouvais espérer mieux !

- Je voulais juste savoir si vous vous étiez inspiré d’une photo ou bien de modèles en chair et en os.

- Le couple a été peint d’après une photo et la femme en rouge d’après un modèle, c’est moi-même qui l’aie peinte.

Mon coeur se mit à battre la chamade.

- Pouvez-vous me communiquer le nom de cette femme ?

- Je ne le connais pas personnellement mais, à l’école, nous avons une liste de professionnels de la pose si ça vous intéresse.

A l’accueil, je m’improvisai artiste peintre en recherche de modèles auprès de l’hôtesse qui ne rechigna pas à me transmettre la liste. Elle m’en fit même une photocopie.

Il y avait dix noms avec adresses et numéros de téléphone.

J’eus énormément de chance car, en une semaine, je réussis à obtenir un rendez-vous avec les dix modèles.

Lorsqu’enfin je me trouvai devant la jeune-femme qui avait posé pour la fresque, je fus stupéfaite par sa ressemblance. L’élève était très doué. Il avait parfaitement su rendre l’expression du visage et le sourire. J’en étais troublée.

Le garçon de café, devenu mon associé dans cette démarche, m’affirma que ce n’était pas le nom de la jeune femme disparue mais je ne me décourageai pas pour autant.  

Sans difficulté, j’avais proposé à Carole, c’était le prénom du modèle, de travailler pour moi durant une semaine, espérant créer suffisamment de liens pour obtenir des renseignements sur sa vie.

Alors qu’elle prenait la pose, je gribouillais sur une toile, tout en bavardant pour gagner sa confiance.

J’étais pleine d’attentions pour elle. Je lui offrais un thé après son travail et nous continuions à papoter. C’était plutôt un monologue d’ailleurs, car elle se livrait très peu et j’évitais de la questionner pour ne pas éveiller ses soupçons.

Mais le troisième jour, alors que dans ma loggorhée verbale j’évoquais mon enfance, elle me sortit brusquement :

- Moi je ne me souviens pas de mon enfance, j’ai perdu la mémoire.

Mon sang ne fit qu’un tour. J’avalai ma salive.

- A oui ? Comment cela est-il arrivé?

- Il y a cinq ans, je me suis réveillée d’un comas dans une chambre d’hôpital sans papiers d’identité. Je n’ai aucun souvenir de ce qui c’est passé avant. Les médecins ont dit qu’il n’y avait aucune trace d’accident ni de lésion à la tête qui puissent expliquer cette amnésie. Ce pourrait être d’ordre psychologique.

Je n’en revenais pas. Je n’aurais jamais espéré que mon enquête avance aussi vite.

- Pensez-vous parfois à vos proches car vous avez dû disparaitre brusquement de leur vie ?

- Oui j’imagine mais c’est le néant dans mon cerveau.

- Comment réagiriez-vous si vous vous trouviez face à eux ?

- Je ne sais pas…

Je vous laisse imaginer la suite : je proposai à Carole de rencontrer ces parents qui avaient perdu leur fille cinq ans auparavant.

Elle hésita longtemps, s’angoissa beaucoup, puis finit par accepter ma proposition.

La rencontre se fit d’abord avec Marcel devant la fresque. Celui-ci fondit en larmes et prit tendrement la jeune femme dans ses bras. Puis se fut le tour de son épouse qui fut tout autant troublée. Carole, elle, n’eut aucune émotion.

Après quelques jours chez eux, certains objets évoquèrent des bribes de souvenirs qui peu à peu refirent surface.

Cela fait maintenant six mois que Carole-Suzanne vit avec ses parents. Ils réapprennent à vivre ensemble. Suzanne renoue à petits pas avec son passé oublié.

Durant ces cinq années, ils n’avaient jamais eu l’occasion de se croiser. Il est vrai que le vieux couple sortait peu.

Mais l’histoire montre que, lorsque le hasard s’entête, la rencontre a lieu coûte que coûte…

Myrte
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  AlainX le Mer 1 Mar - 17:59

ah ! Mais quelle belle histoire !…
Une petite aventure complète. J'aime beaucoup.
C'est toujours touchant des histoires de retrouvailles.
Et tu as écrit cela parfaitement. On est pris par le récit du début jusqu'à la fin.
vraiment excellent.

clap clap
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AlainX
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  Escandélia le Mer 1 Mar - 18:36

Un texte d'espoir quand il n'y a plus rien. Il peut encore y avoir quelque chose. Pour autant, c'est une histoire terrible, si toutes pouvaient se terminer ainsi ...
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Escandélia
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  catsoniou le Ven 3 Mar - 18:36

C'est une belle histoire ... Prosterne
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catsoniou
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  Charlotte le Sam 4 Mar - 14:33

Une belle et longue histoire et qui se termine bien . Tu as vraiment bien travaillé.

Charlotte
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  Martine27 le Sam 4 Mar - 14:38

Chapeau voilà une nouvelle très bien ficelée

_________________
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  Nerwen le Sam 4 Mar - 15:55

C'est un véritable roman avec juste ce qu'il faut d'incertitudes et de questions pour entretenir le suspense ! Prosterne
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Nerwen
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Consigne Re: A. Suzanne sur le mur

Message  virgul le Dim 5 Mar - 15:47

J'adore ce genre d'histoire! Très bien écrite, on la dévore de la première à la dernière ligne. Belle imagination aussi.

virgul
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