A. La lointaine

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Consigne A. La lointaine

Message  Nerwen le Lun 11 Juin - 11:41


A cette époque, j’effectuais des repérages en Bavière, pour la société de production qui m’employait. Ma spécialité ? Les  « documentaires romantiques », domaine que j’avais moi-même inventé et qui m’avait valu une certaine célébrité. Après « La Venise de Casanova », « Le Téhéran de Shéhérazade » et autres, quoi de plus logique que d’envisager « La Bavière de Ludwig »

Depuis quelques jours je sillonnais la région du sud, entre lacs, montagnes et forêts. J’avais délaissé pour un temps les somptueux châteaux édifiés par Louis II car je voulais respirer l’atmosphère plus intime des pittoresques villages médiévaux et m’imprégner des superbes paysages qui avaient nourri son délire de bâtisseur.

Ce matin-là, j’avais mon carnet de dessins en poche car j’aimais travailler à l’ancienne, à partir de croquis réalisés sur le vif. Ce matin-là, donc, je gravissais depuis un bon moment déjà, un petit chemin escarpé, parsemé de rochers moussus. Il déboucha soudain sur une sorte de plateau dégagé bordant une gorge profonde comme il en existe beaucoup dans ces régions montagneuses. Au-delà de cet obstacle infranchissable pour moi, sans équipement, se dévoila LE cadre qui convenait parfaitement  à mon projet.

Perché sur un promontoire, un petit château d’allure médiévale, émergeait des nappes de brume mouvantes qui m’avaient accompagné depuis la vallée. Je m’apprêtais à prendre quelques photos, quand je remarquai, sur la terrasse, une silhouette accoudée à la rambarde de pierre. Il me sembla que c’était une femme. Me maudissant de ne pas avoir emporté mon appareil photo dont le zoom m’aurait permis de mieux distinguer le personnage, je fis quelques croquis à la hâte, me promettant de prendre des renseignements sur le propriétaire de ce château auprès de l’aubergiste qui me logeait et de revenir avec des jumelles en espérant avoir la chance de revoir la silhouette sur la terrasse.
Le soir même, j’interrogeai Herr Jäger. Il se montra tout d’abord évasif prétendant ne pas savoir de quel château je voulais parler : « Il y en a tant dans le coin… dit-il », mais quand je lui montrai mes dessins, il changea de discours.
« Ah, celui-là ? C’est le Alte Burg, de l’autre côté de la ravine… Vous n’avez pas de chance, il est inhabité depuis des lustres et en bien piteux état. »
Quand je lui eus expliqué que j’avais vu quelqu’un sur la terrasse, une femme me semblait-il, il haussa les épaules et dit : « La dernière femme qui ait vécu au château est partie depuis longtemps. Peut-être avez-vous aperçu un touriste curieux ou encore un qui se sera égaré et qu’il faudra aller chercher là-haut. En tout cas, je ne vous conseille pas d’en faire autant. Il n’y a rien d’intéressant à Alte Burg… »
J’insistai,  « Comment s’appelait cette femme ?
— Je n’en sais rien, c’était bien avant mon arrivée ici. Dans le village, on l’appelle die Schlossherrin, la Châtelaine…“
Ne pouvant en tirer rien de plus, je décidai de retourner sur les lieux, dès le lendemain, armé cette fois-ci d’une bonne paire de jumelle et d’un appareil photo.

Je grimpai rapidement le sentier et arrivai au bord de la ravine. De l’autre côté, émergeant des lambeaux de brume qui s’effilochaient lentement,  se dressait le Alte Burg. De prime abord, je ne distinguai rien sur la terrasse, mais en y braquant mes jumelles, j’eus un coup au cœur. Elle était là ! Une femme pâle, enveloppée d’un long manteau sombre. Je distinguais sa main blanche appuyée sur la rambarde. Fiévreusement, je pris quelques clichés en essayant de zoomer au maximum. Avec  ces photos, Herr Jäger  ne pourrait pas prétendre  qu’il s’agissait d’un touriste égaré. Je rangeai rapidement mon matériel et retournai dans la vallée.
Quand j’entrai dans la salle de l’auberge en disant à la cantonade : « La Châtelaine est revenue !“ les conversations cessèrent.
L’aubergiste poussa un grognement indistinct et sembla chercher du regard, l’aide d’un des habitués qui se trouvaient là. Un homme s’approcha et me dit : « C’est impossible, Monsieur !
—Mais j’ai des photos !
—Je vous assure que c’est impossible : Die Schlossherrin est morte au siècle dernier. Elle était malheureuse et  s’est jetée dans la ravine… »

Sur les photos, la terrasse était désespérément vide.
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Nerwen
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Consigne Re: A. La lointaine

Message  virgul le Lun 11 Juin - 14:38

Très bon texte Nerwen, de belles descriptions bien documentées pour nous ancrer dans le réel et finir en beauté sur un zeste de fantastique. Un bon moment de lecture.

virgul
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Consigne Re: A. La lointaine

Message  Amanda. le Lun 11 Juin - 17:02

Tu nous emmènes loin, très loin c'où le titre je suppose...
Dans le monde fantastique des fantômes,des illusions, des hallucinations ( ?) et donc on s'interroge : où est la réalité ? Etait-ce un rêve ?
clap Quel talent
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Amanda.
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