A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Aller en bas

Consigne A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  catsoniou le Ven 9 Nov - 8:22

Ecolier, j’ai participé à  la traditionnelle cérémonie du 11 novembre en 1958 et 1959 aux côtés des filles et garçons de l’école primaire. Y étaient égrenés les noms des « Morts pour la France » dont je connaissais, pour certains,  les enfants et petits-enfants.

Et il y  avait les cours d’Histoire  et le résumé qu’il fallait réciter par coeur. Peut-être dans ce style « En 1914, l'Europe domine le monde. Les grandes puissances, rivalisent entre elles et forment des alliances défensives. L'Allemagne, L'Autriche-Hongrie et L'Italie forment la Triple Alliance alors que le Royaume Uni, la France et L'Empire Russe forment la Triple Entente. L'attentat de Sarajevo, (assassinat de François Ferdinand, Archiduc d'Autriche-Hongrie) le 28 juin 1914 déclenche le jeu des alliances, qui débouche sur une guerre européenne puis mondiale. 
1 400 000 morts et 4 200 000 blessés pour la France.»

Et  qu’en disaient mes parents nés en 1905 ?  Ma mère se souvenait des cloches sonnant à toute volée en plein été 1914 et à l’automne 1918 mais pendant ce laps de temps, elle continua normalement sa scolarité contrairement à mon père placé à partir de neuf ans dans une ferme à quelques centaines de mètres de leur masure. Le patron décèdera dans les années 20 des séquelles de la guerre. Ma mère passera son certificat d’études avec succès, le père se limitera à la maîtrise de la lecture et aura toujours du mal à l’écriture …

Forcément, dans les années 50, il y avait, dans les campagnes, des survivants de la guerre de 14. Je me souviens de Louis de la ferme du Chastang qui ramassait les noix dans une terre à quelques dizaines de mètres où je gardais les vaches. Je le vois encore attablé  face à mon père devant un verre de vin. Ils causaient de choses et d’autres comme tous les paysans.

Puis, il y  eut Auguste de la Martinie où j’étais à 14 ans employé comme valet  de ferme. Il avait 71 ans en 1960 et je l’entends s’agacer après de Gaulle  et son pouvoir personnel. Je ne l’ai jamais entendu prononcer le moindre mot sur « sa » guerre de 14 …

Dans notre environnement paysan des années 50-60, où les anciens poilus étaient très présents, je ne me souviens pas de récits de guerre. Les souvenirs étaient-ils si enfouis au plus profond d’eux-mêmes  qu’il eut fallu pour les faire resurgir, un questionnement qui n’était pas dans la manière de s’exprimer de la paysannerie de ce temps-là ?

Louis, Auguste et tant d’autres, modestes paysans, arrachés à leur glèbe,  ont-il disparu sans exprimer leur souffrance d’hommes jeunes, envoyés à la grande boucherie ? Peut-être se sont-ils confiés à leurs épouses, frères et soeurs au retour des tranchées ? Je n’en suis pas persuadé …

En 1962, arrivé en ville, toujours comme ouvrier agricole, maraîcher, plus précisément, je connus le « père Gauchet », 77 ans. Un jour, en mettant en bottes des radis,  sans doute parce qu’il y  avait face à lui des adolescents, la fille des patrons et moi-même, il dit à peu-près ceci :
- Non ! Je ne voudrais pas revenir jeune, dans les tranchées, comme ce jour où j’ai échappé à la mort  de justesse suite à un effondrement de terre  parce que je dormais, un mouchoir sur la  figure…

Très récemment – en  2012 – nous avons rendu, ma femme et moi, visite à Marie C. qui racontait, sur insistance de Germaine, 84 ans, sa fille … cette anecdote :
Le jour de la déclaration de guerre, j ‘avais 7 ans. Il y  avait dans la commune, un événement. Il s’agissait de la vente de l’outillage d’un paysan contraint par ses créanciers à la faillite. Un après l’autre, partaient les pièces de matériel agricole. Jusqu’à ce que sonne le tocsin.  Chargé de la vente, l’huissier  (?) dit «  C’est la guerre !  La vente est finie. » Le malheureux propriétaire put ainsi sauver une petite partie de son maigre outillage … Et toujours, sur insistance de sa fille, Marie C. 105 ans nous chanta « La Madelon ». Elle est décédée en 2014.  

La Madelon ...
https://www.youtube.com/watch?v=SLX0yIqRKV0
avatar
catsoniou
Kaléïd'habitué

Masculin Humeur : couci - couça

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Amanda. le Ven 9 Nov - 9:54

Très intéressant kaléïdoscope de divers personnages que tu as connu.
Le point commun revient à peu près partout, ils ne parlaient pas de leur guerre ou alors juste quelques mots.
Pourquoi ?
Interdit par l'armée ?
Pudeur ?
Peur de se remémorer l'horreur et de la communiquer à leurs proches ?

Bravo pour MarieC. et la Madelon, j'aurais voulu voir cela !
avatar
Amanda.
Modératrice

Féminin Humeur : résolument drôle

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Zéphyrine le Ven 9 Nov - 10:21

Belle histoire dans l'Histoire.
J'ai écouter jusqu'au bout "la madelon" car ma grand-mère Zephyrine la chantait lors des repas de famille quand j'étais petite et je me demandais pourquoi beaucoup de "vieux" de la famille pleuraient. Bravo
avatar
Zéphyrine
Modératrice écriture libre

Féminin Humeur : Méditerranéenne

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  FrançoiseB le Ven 9 Nov - 10:24

Dans chaque récit que j'ai lu, les hommes ne parlent pas ou très peu du temps qu'ils ont vécu à la guerre. Je pense que ce qu'ils ont vécu a été tellement terrible, innommable, qu'ils préfèrent enfouir et oublier ce qu'ils ont vu, fait, subi... L'oubli est parfois salvateur...

Merci pour ce récit, catsoniou, qui est vraiment très intéressant.

_________________
Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie.
(Charles Baudelaire)
avatar
FrançoiseB
Kaléïd'habitué

Féminin Humeur : Vagabonde

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Myrte le Ven 9 Nov - 14:36

Catsoniou, tu dois être un témoin au plus près de la grande guerre parmi nous tous ici, peut-être notre doyen ? Alors, respect !
Merci pour ces brins d'histoire très personnels !

Myrte
Kaléïd'habitué

Féminin Humeur : Curieuse

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Admin le Ven 9 Nov - 14:39

Il y a eu les poilus, et puis tous ces gens qui gravitaient autour et à qui il faut aussi rendre hommage. Les parents, les femmes et enfants restes à la ferme et la faisant tourner tant bien que mal. et tous ceux qui ont travaillé dans les usines à fabriquer balles et obus.
Tant de personnes impacts par cette boucherie que fut la guerre 14/18.

Et, en effet, ce constat qui revient dans chaque récit : le silence des combattants à leur retour. Heureusement qu’il y a les lettres !

_________________
Bonjour Invité, je suis heureuse de te compter parmi les Kaléïdoplumiens  flower

Admi...ratrice de vos mots!
avatar
Admin
Admin

Féminin Humeur : Concentrée

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  virgul le Sam 10 Nov - 11:27

Le silence, car qui pourrait décrire l'indescriptible! Je pense que les souffrances et les horreurs vécues étaient telles qu'elles dépassaient le sens des mots. J'ai beaucoup aimé les différents tableaux que tu dresses et qui nous renseignent sur les conditions de vie de l'époque.

virgul
Kaléïd'habitué

Masculin Humeur : optimiste

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Martine27 le Dim 11 Nov - 15:53

Dans tous les textes que j'ai lus, toujours ce point commun, le silence. Qu'en est-il des combattants de la seconde guerre mondiale et des autres ?

_________________
Martine27
http://moncarnetamalices.eklablog.com
avatar
Martine27
Kaléïd'habitué

Féminin Humeur : Carpe diem

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  catsoniou le Lun 12 Nov - 8:13

Hier, spectateur dans un village voisin, je me suis souvenu  d'un acteur de la guerre 14-18 qui m'impressionnait dans mon enfance : le curé Combretou qui officiait là où j'allais à l'école  - et au catéchisme ! -  Brancardier, il avait été trépané, on voyait, quand il disait la messe, comme une palpitation sur son crane à à demi chauve ... Il ne se déplaçait qu'avec des béquilles. Il fut curé de Saillac (Corrèze) pendant des dizaines d'années ...


Ci-dessous, hier , spectacle vivant à St-Michel de Bannières  (Lot)
Une compagnie de théâtre de La Souterraine (Creuse) présentait les acteurs symbolisant le retour des poilus après le 11 novembre 1918 : retour du fils , Maire et Gendarme tendant le télégramme fatidique à une pauvre femme, couple et enfant s'étreignant ...
Au vu des acteurs figés dans des poses symboliques, on imagine ce que fut le retour des poilus, ambiance recréée avec , toutes les huit minutes, le son des cloches située à deux pas du spectacle






avatar
catsoniou
Kaléïd'habitué

Masculin Humeur : couci - couça

Revenir en haut Aller en bas

Consigne Re: A - Louis, Auguste et le Père Gauchet

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum