A - Les Baracoins de la Pradal

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Consigne A - Les Baracoins de la Pradal

Message  catsoniou le Mer 28 Nov - 13:31

On dirait aujourd’hui que c’était probablement des gens du voyage, ou peut-être même de ces migrants qui nous polluent l’atmosphère par leur présence dérangeante.

En ce temps-là, chez nous, on qualifiait de  « baracoins »  toutes celles et  ceux qui débarquaient, façon de parler parce qu’en fait, ils arrivaient à pied, éventuellement  avec des roulottes qui ne respiraient pas l’opulence.

Ils étaient jeunes tous les deux, baragouinaient entre eux  je ne sais quelle langue.  Vêtus très simplement, mais nous, petits galapiats paysans, on n’était guère mieux lotis. Ils ne nous intimidaient guère, ma soeur et moi. C’était même la perspective de distraction. Pendant  que les vaches se garnissent la panse d’herbe verte, il n’y a pas grand chose pour s’occuper. Non, même pas de jeux que vous pouvez actionner depuis votre semartephone …

On avait découvert ce couple, un matin, en emmenant nos vaches à garder. Ils sortaient de la cabane du Ferdinand, dans son pré de La Pradal. Nous, on avait la pièce  d’à côté, le pré de Vèges.

On ?  Il y  avait la Maria, maman de Ferdinand, sa chienne, la Folette qui m’avait niaqué, cette carne ! Peut-être lui avais-je caressé  les côtes avec mon bâton de petit pâtre ? Nous, Marie-Claire et moi, on avait la Marquise, chienne à l’âge vénérable de quinze ans, encore capable de faire « virer » une vache qui n’aurait pas su tenir son rang, pardon, sa place dans le pré.

Le troupeau de la Maria et notre cheptel, ça ferait rigoler  les agriculteurs  du 21ème siècle : les doigts de vos deux mains  suffisaient pour compter notre bétail. Cependant, vous vous en doutez, chacun chez soi : les vaches de la Maria dans la Pradal, celle du cats dans le pré de Vèges. Les deux chiennes étaient autorisées à entretenir des relations de bon voisinage.  La Maria et nous – vous me suivez : la Marie-Claire et le cats – on pouvait causer de ci et de ça, en patois, bien sûr. Dame ! On n’était quand même pas des bourgeois …

Non, la Maria n’avait pas l’air d’une bourgeoise. Elle était le reflet féminin de ce que je verrai plus tard au cinéma : le Bossu incarné par Jean Marais.  Non, là je me plante : c’était plutôt la mère Bodin qu’a un fils un peu simplet. Vêtue comme il se devait pour une vieille paysanne, de jupons de bure descendant jusqu’aux chevilles, elle  avait un bâton noueux qui lui servait de canne, de rappel à l’ordre pour les vaches ou pour nous, galapiats si on lui faisait une crasse …

On s’en méfiait un peu de la Maria.  Mon père qui s’y connaissait pour jauger la valeur des gens, disait qu’elle avait « métsantel »,  mauvais oeil, quoi. Une fois, elle était passée derrière l’étable des cochons, là où la truie avait  « téchounné ».  Oui, elle avait mis bas neuf petits cochons. Et alors ? Hé bé, après le passage de la Maria, il y  en avait deux qu’avaient rendu l’âme, n’était-ce pas la preuve qu’elle portait la guigne ?

Le couple de jeunes baracoins ne s’en doutait pas. Sans billet de logement, ils avaient pris possession de la cabane, ma foi assez confortable avec ce reste de foin  en guise de lit, cette porte qui pouvait préserver des yeux indiscrets. En bas de la Pradal, il y avait le Rieu Mort, ce ruisseau qui, malgré son nom, coulait suffisamment pour faire boire  vaches et baracoins.  Au bord du chemin qui remontait à Liat, le village où crêchaient  vaches, chiens, Maria et nous, les galapiats, il y avait des champignons de mars qui avec des oeufs, vous font des omelettes  à damner un saint.
 
Pour les oeufs, histoire de ne pas tout prendre dans le même panier, il y  avait Le Chastang et les poules de la Françoise  qui ne connaissaient pas les limites de propriété. Pour les baracoins, ce n’était donc même pas du vol que de ramasser les oeufs dans un roumidier (roncier).  Et puis, pour accompagner l’omelette, faut bien une salade. Pas de problème, à proximité des bouses de vaches, il y  avait les pissenlits. Mais la vinaigrette ? Alors là, vous me posez une colle … Peut-être que les baracoins détenaient un secret pour l’huile ? Parce que pour le vinaigre, il y avait au fond de la cabane, une chopine de vin de l’année d’avant oubliée là par le Ferdinand.

Le Ferdiand !  C’est lui qui a mis fin à la villégiature des baracoins. Pensez donc : ils squattaient, - non pas ce mot là que Ferdinand et nous, dans les années 50,  dans notre patois,  on ignorait -  mais Ferdinand  était catégorique : les baracoins devaient gicler illico presto de sa propriété ! Ainsi se termina cet intermède qui avait  pour nous un goût d’exotisme.

Avec un brin de nostalgie, je me dis qu’en ce temps, où le mot pollution n’existait pas dans notre vocabulaire, peut-être pensait-on : Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera perdu.
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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  Zéphyrine le Jeu 29 Nov - 10:48

Le "bon temps" très bien raconté avec des mots, des phrases qu'on a envie de lire et relire à haute voix. Bravo
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Zéphyrine
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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  FrançoiseB le Jeu 29 Nov - 10:56

Un joli récit qui nous ramène à un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître... Wink

Merci Catsoniou ! clap

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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  Charlotte le Jeu 29 Nov - 16:54

Une bonne petite histoire campagnarde, bien mise en mots dont certains que je ne connaissais pas.

Charlotte
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Message  Ataraxie le Sam 1 Déc - 9:59

Pour nous, tes noms de lieux n'existent pas. On aimerait les connaitre pour pouvoir mieux partager.
Je t'imagine un soir d'hiver bien au chaud dans ta maison en train de raconter ça à tes petits-enfants. Ca serait chouette.

Ataraxie
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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  Myrte le Sam 1 Déc - 11:48

Je me suis régalée (comme d'habitude avec tes textes) à découvrir tes expressions imagées pleines de poésie !

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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  virgul le Sam 1 Déc - 13:06

Une plongée dans un passé rustique très bien racontée. Tu excelles dans ce style et c'est très agréable à lire.

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Consigne Re: A - Les Baracoins de la Pradal

Message  Martine27 le Sam 1 Déc - 16:01

A lire ton texte qui n'est pas si éloigné dans le passé quand même, je me dis que les générations se succèdent de plus en plus vite et que le fossé s'élargit de plus en plus. Merci pour la traduction simultanée !

_________________
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