l'appel des cîmes

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Consigne l'appel des cîmes

Message  Escandélia le Mar 1 Juil - 19:05

- Ecoute Petit Pierre, écoute ! Tu entends ?
- Je n’entends rien pépé !
- N’entends- tu pas les sonnailles portées par le vent ?
C’est celle de la grande Barrée qui conduit le troupeau du père Guste. Celle-ci, c’est celle de la Mouraille du Jean, et l’autre, plus aigüe, c’est celle du Cadet, la jolie ferrandaise qui naquit au printemps dernier le même jour que ta petite sœur , juste avant le départ de la mémé. Je les reconnais entre mille, je les ai si souvent accompagnées.

- Raconte pépé …raconte.

- Oh, il y a si longtemps déjà ! J’étais bien jeune encore quand il me fallait quitter la ferme, laissant mes parents et mes sœurs, pour gagner la grande montagne accompagnant les troupeaux.

Nous étions à peine en mai que déjà  montait des étables une frénésie envoutante. Les vaches et les chèvres sentaient l’herbe fraîche qu’un long hiver, attachées à leur chaîne, elles avaient attendu en vain.

La neige avait fondu depuis une bonne quinzaine et déjà coucous et pâquerettes recouvraient les prairies de la plaine, donnant une herbe parfumée que chacune gourmandait. Dans la vallée coulait l’aiguë verte grossie du flot des torrents.
La haut sur la montagne, ruisselaient les rigoles de la  fonte des neiges  qui bientôt laisseraient place à un tapis  de verdure.

L’appel des drailles devenait irrésistible pour bêtes et gens. Vers la fin du mois c’était la montade pour laquelle, il fallait se préparer.
Avec mon père, nous astiquions les sonnailles, nous préparions les musettes qu’il nous faudrait garnir de quelques victuailles la veille du grand jour.
Nous passions la revue du troupeau, s'assurer qu'aucune bête ne souffrirait durant le trajet. Nous pensions les blessures, limions les onglons des plus vieilles, cherchions un collier de cuir pour chacune, gravé à nos initiales pour que là haut nous  les reconnaissions.
Venait enfin le jour  du départ.
Levés bien avant l’aube, mon père et moi, accompagnés de nos chiens de berger : le Fanfare et la Pataude, prenions nos musettes, et au fond de la poche, l’ustensile indispensable, notre précieux coutelas.

Munis de son grand bâton, mon père marchait devant sur la sente de rocaille,  guidant le troupeau. La vieille Ribande marchait à sa suite. Sa grosse cloche pendait à son cou que l’on avait orné de fleurs et de fougères, parce qu’elle était la reine et que chacune la respectait.
Dans chaque village  traversé, les enfants lui lançaient des fleurs qu’elle essayait de saisir de sa langue râpeuse.
Nous étions acclamés par la foule, et nous récupérions au passage d’autres troupeaux qui se joignaient au notre pour toute la durée de l’estive.

Arrivé sur la montagne, mon père dételait  le grison, notre âne fidèle, qui transportait dans la carriole tout le nécessaire à la vie du buron : un tabouret à un pied pour la traite, une seille pour le lait, quelques gamelles et provisions. Il me laissait  alors en compagnie des autres buronniers, car il lui fallait redescendre pour les gros travaux des champs : la moisson, la fenaison, préparer les étables pour la morte saison.
C’est sur cette montagne  que je fus page à mes jeunes  années. J’avais bien un peu la vie dure,  et ma mère me manquait. Le pastre un gars rustre ne m’épargnait guère, mais je ne tardais pas  à faire mes armes, et devint vedelier. Je m’occupais des petits veaux, les présentant à leur mère pour la traite, et les enlevant brusquement.  
A mon tour je fus pastre, puis mon heure était venue d’être cantalès, c’est moi qui avait la responsabilité de  l'équipe et veillait sur le bien être du troupeau. J’y suis resté longtemps, jusqu’à ce que mes jambes ne puissent plus me porter.
Maintenant je suis vieux et pourtant, à chaque passage des bêtes je sens renaître en  moi le jeune homme que j’étais, conduisant la mignonne par la bride pour la  mener au joug et façonner l’attelage transportant les fourmes jusqu’au grand marché de la saint Michel, juste avant la dévalade  vers le milieu d’octobre.

- Mais pépé, tu ne t’ennuyais pas là-haut ?
- M’ennuyer ? Non, c’était impossible, levés à quatre heure pour la traite, couchés tard après les premières étoiles, nous veillions sans cesse éloignant les chiens errants des bêtes, leur assurant un sommeil tranquille. De nos nuits à la belle étoile, je garde le bruit du vent sur la lande et le souffle chaud des vaches qui venaient parfois poser leur mufle humide sur nos corps engourdis par le froid.
Nous avions pour toute nourriture des pommes de  terre et du lard, car au fromage, il ne fallait pas y toucher !
Parfois entre buronniers on faisait la fête, au son de la vielle que l’un d’eux apportait et sur des airs de bourrée, on dansait jusqu’à l’aube. Un autre jour commençait.

- Tu pourras m’emmener voir les troupeaux quand ils passeront vers chez nous ?
- Mais bien sûr, Petit Pierre, mets ton manteau et tes bottes,  j’entends déjà le bruit de leurs pas.
Escandélia
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Message  catsoniou le Sam 5 Juil - 9:06

car au fromage, il ne fallait pas toucher !

Cela rend bien compte de la dureté des temps où il ne fallait pas gâcher . Quoique les bergers avaient certainement  une astuce pour user de ce bien qu'ils contribuaient largement à mener à son terme depuis le lait extrait du pis des brebis. Ces brebis dont ils n'étaient que les gardiens , les propriétaires résidant dans les vallées.

Cependant, la nostalgie a toute sa raison d'être car cette vie quasiment monacale avait ses charmes ... flower
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Message  silhène le Sam 5 Juil - 9:11

Un beau témoignage d'une autre époque, on voit que tu connais ton sujet, bien détaillé  clap 


silhène
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Féminin Humeur : la meilleure possible....

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Message  Escandélia le Sam 5 Juil - 9:28

Merci pour vos coms :

Silène, c'est en effet un sujet qui me passione.

Cats, pour le fromage, bien sûr que les bergers avaient leurs secrets et pour bien d'autres choses aussi. Mais il n'empêche que le fromage s'était sacré car une source non négligeable de revenus. Le maître du buron, (le cantalès) veillait à la bonne entente de l'équipe, mais était aussi le représentant des propriètaires et suivant sur qui on ( les bergers) tombait, on s'autorisait quelques incartades ou pas. Le produit de l'estive était évalué et les propriétaires connaissaient leurs bêtes, pas question de tricher !
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Message  Invité le Sam 5 Juil - 10:21

J'ai déjà remarqué que tu avais de réels talents de conteuse Escandélia ! Nul doute que tu sauras transmettre ton vécu à tes petits enfants et les captiver.
Ton histoire est très bien campée et j'ai aimé les premiers mots : "Ecoute, Petit Pierre, écoute." Le grand-père sent et entend au fond de lui ce que le petit bonhomme ne perçoit pas. Je pense que cette histoire mérite une suite et que tu nous en régaleras. Bravo à toi.  clap 

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Message  Escandélia le Sam 5 Juil - 11:12

Merci Yvanne, tes encouragements me font du bien. Pour la suite, j'y travaille déjà et j'en ai écrit les premières lignes, elle évolue au fil de mes humeurs et je ne sais pas encore ce qu'elle sera au final, mais tu l' auras, c'est promis !
Escandélia
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Message  tobermory le Sam 5 Juil - 17:06

Je partage l’avis d’Yvanne : l’histoire est très bien racontée et très vivante. Le récit du grand-père permet de se représenter très visuellement les scènes, et le bout de dialogue du début nous fait entrer tout de suite dans le vif du sujet. Quand aux nombreux termes techniques ou du vocabulaire paysan, ils renforcent l’authenticité et donnent un ton « terroir ». Celui qui m’a le plus surpris est celui de « page ».
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Consigne Re: l'appel des cîmes

Message  Escandélia le Sam 5 Juil - 18:46

merci Tober, tes compliments me vont droit au coeur, tu peux me croire.
C'est vrai que j'ai eu recours à beaucoup de terme techniques, mais cela ne pouvait pas être raconté dans un autre langage que celui du pays. Le page, aussi appelé le Raoul en terme cantalou, était l’apprenti, en général un jeune adolescent destiné à assurer la garde du troupeau, ensuite venait le védélier ou bédélier qui, lui, avait la responsabilité des jeunes veaux. Le vacher quant à lui s'occupait des vaches et de la fabrication des fromages (les fameuses fourmes du Cantal dont il existe plus d'une vingtaine de variétés différentes (on en trouve dans toutes les fromagerie du Cantal, à Aurillac entre autre, y compris dans les grandes surfaces) et là je peux vous dire que c'est une pure merveille pour les papilles !
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Message  Admin le Lun 7 Juil - 16:33

C'est le genre d'histoire que j'aime lire. La transmission d'une coutume, l'amour du métier, tout ça très bien raconté. Que dire de plus que ce que les autres ont déjà dit?
Très beau moment de lecture, merci Delia  clap 

_________________
Bonjour Invité, je suis heureuse de te compter parmi les Kaléïdoplumiens  flower

Admi...ratrice de vos mots!
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Message  Escandélia le Mar 8 Juil - 17:41

merci Admin, c'est encore un beau compliment!
Escandélia
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